2009-09-20

Les Nord-Américains ont-ils du sang de raton-laveur?

Un des bonheurs de la vie en Iowa est de pouvoir goûter aux spécialités du terroir. Après tout, l’ingrédient principal de la bonne cuisine, c’est… ses ingrédients.

La rue sur laquelle nous demeurions, baptisée Deuxième-rue-sud-ouest, était séparée de la Première-rue par un vaste terrain divisé en lots et servant de cour arrière aux maisons attenantes. Bien que le quartier fût habité depuis une bonne vingtaine d’années, ce terrain n’était garni d’aucune marque de propriété : pas de clôture, pas de barrière, pas de piquet, pas de borne, pas même un arbre planté par la main de l’homme. C’était un terrain vague. Il ne faisait pourtant aucun doute que chacune de ses parcelles aux délimitations invisibles possédait un maître légitime et dûment enregistré au cadastre.

La façade de la demeure familiale, sur la Deuxième-rue-sud-ouest d'Oelwein. Le fameux terrain vague se trouve à l'arrière de la maison. Le long du trottoir, on aperçoit l'automobile que Jon acheta pour 100 piastres le jour de ses 16 ans.

Lorsqu’il était pressé, mon frère adoptif, Jon, n’hésitait pas à traverser, sans vergogne, ce terrain vague qu’il considérait comme un no man’s land, se souciant fort peu des propriétaires respectifs. Et un jour que je l’accompagnais pour la première fois, étant encore peu familier avec la petite ville d'Oelwein, je fus bien contraint de le suivre, de peur de m’égarer. En tant que Méditerranéen, habitué aux jardins soigneusement délimités par des murs de pierre ornés de jolis tessons de bouteille et par des grillages surmontés d’une rangée de barbelés, j’eus quelque appréhension à fouler le sol de ces propriétés privées. Je m’attendais à tout moment à voir un voisin jaillir de sa porte à moustiquaire pour nous abreuver d’un flot d’injures et de menaces, et, pourquoi pas, lâcher ses chiens sur nous. Et quand j’apercevais, derrière une maison, la bannière étoilée flottant sur un mât, mes craintes redoublaient, et je croyais déjà entendre le déclic du calibre 22 d’un Américain patriote.

L'incomparable maïs de l'Iowa
Dessin : Renaud Bouret

À vrai dire, ce terrain vague n’était pas entièrement laissé en friche. La parcelle qui s’étendait derrière chez nous servait de potager à la famille. On y trouvait tous les légumes connus en Iowa, soit les tomates, les concombres et les oignons verts, puis un long champ de maïs qui rejoignait la cour arrière de notre vis-à-vis de la Première-rue. Et le maïs de l’Iowa, que les indigènes de cet État nomment Indian corn (probablement un calque linguistique du québécois blé d’Inde), est de loin le meilleur au monde. Sa riche saveur se diffuse lentement dans la bouche, d’abord boisée, puis ambrée, puis fruitée, avant de se répandre jusqu’au cerveau, plongeant le gourmet dans un état de béatitude. Sachant que le maïs doit être consommé aussitôt qu’il est cueilli, sous peine de voir son subtil amidon se dégrader en vulgaire glucose, il est facile de comprendre que celui qui n’a pas vécu en Iowa ne peut se targuer d’avoir vraiment vécu.

Le blé d’Inde en épi est, encore aujourd’hui, fort prisé des Québécois. Personnellement, je trouve la variété locale particulièrement fade, son goût me rappelant à la fois le pissenlit haché par la tondeuse et l’eau de vaisselle tiédasse. Est-ce la décadence inexorable qui frappe tout produit de masse vendu dans les grandes surfaces? Est-ce une conséquence de la dégradation de mes papilles gustatives? Est-ce l’effet de la mauvaise foi ou d’un Iowisme exacerbé? Il va sans dire que j’accorde au blé d’Inde québécois les circonstances atténuantes, et j’espère que cela me sera suffisant pour obtenir le pardon des nombreux Québécois authentiques que je compte parmi mes amis, et même parmi mes descendants.

Ce qui nous amène à une étrange coutume québécoise, qui est le véritable sujet de la rubrique d’aujourd’hui. Il s’agit du saccage des épis de maïs dans les supermarchés, rituel collectif de caractère hystérique se produisant vers la fin de l’été et correspondant à peu près aux cérémonies sacrées des moissons que l’on retrouve chez bon nombre de peuplades primitives.

Voici un attroupement, autour d’un étal du rayon des fruits et légumes. Le commis vient d’y déverser une cargaison de maïs, et aussitôt, les clients, par l’odeur alléchée, se sont précipités. Ces braves gens, ces rois de la consommation, s’attaquent frénétiquement à la marchandise fraîche à peine livrée entre leurs griffes. On ne voit que les dos et les culs qui s’agitent, et quelques barbes dorées qui voltigent gracieusement au-dessus de l’essaim. Même les plus timides se mettent de la partie, en se faufilant dans la moindre brèche. C’est une des rares occasions où toutes les inhibitions disparaissent soudainement, phénomène auquel les psychologues locaux se sont bien gardés de s’intéresser.

Un moment d’accalmie nous permet d’approcher le champ de bataille. Devant nous, une montagne de maïs déplumé. Pas un épi n'a réchappé au massacre. Tous ont été rageusement ouverts par ces ratons laveurs à deux pattes, qui en ont arraché les feuilles et qui sont allés jusqu’à graver leurs ongles sur les grains. Des centaines d'épis parfaitement sains sont maintenant couronnés de noir, preuve que l’amidon mis à nu ne fait pas bon ménage avec l’air ambiant des supermarchés. Pour sauver les quelques rescapés, il faudra se résigner à couper, vivement, la partie gangrénée.

Devant le spectacle d’un tel désastre, l’homme a naturellement tendance à lever les yeux vers le ciel. Et qu’aperçoit-il alors? Une pancarte bigarrée annonçant la douzaine d’épis de maïs pour la somme modique d’un dollar.

Y aurait-il des ratons laveurs dans le quartier? Trois des six épis de maïs, achetés au prix total de 50 sous et oubliés dans un sac de toile sur la galerie, ont été dérobés pendant la nuit. Voici ce qu'il en reste.

Une question cruciale se pose à nous. Le phénomène est-il de nature génétique ou culturelle? Les Canadiens anglais et les Américains manifestent-ils le même comportement que les Québécois à cet égard? La rage de l’épi serait-elle commune à l’ensemble des habitants de l’Amérique du Nord? Pour le savoir, nous avons amorcé une enquête de l’autre côté de la frontière, en pleine banlieue commerciale d’Ottawa. Mais plutôt que des épis en vrac, nous y avons découvert des sacs de maïs soigneusement cousus, aux mailles indéchirables et totalement à l’épreuve des ratons-laveurs, contenant chacun une douzaine d’épis. Ce qui nous laisse croire que le farouche rituel de la profanation du maïs touche aussi nos voisins anglophones, et que, avec leur sens pratique proverbial, les Anglais ont déjà trouvé la parade. Nous faisons appel à nos lecteurs pour compléter cette enquête.

D’après les toutes dernières recherches sur le génome humain, il ressort que la distance génétique séparant l’Homo quebecensis (et le reste de l’humanité) du Procyon lotor n’est que de 3 %, ce qui signifie que les deux espèces partagent 97 % de leur ADN. Ceci pourrait expliquer cela.

Alors, inné ou acquis? Dans l’état actuel de la science, il est bien difficile de trancher. Mais il est clair que, grâce à nos savants, la question sera un jour résolue.

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