2017-10-24

Un pays, deux nations : Preuve par le marketing

Voici un coupon de réduction bilingue datant des années 1980. D’un côté, le texte français (visible sur votre écran). De l’autre, le texte anglais (visible lorsqu’on clique sur l’image en gardant le bouton appuyé). Nous vous invitons à tenter l’expérience suivante. Observez bien l’image française, puis regardez l’image anglaise pendant une seconde avant de revenir à l’image française.

Qu’avez-vous remarqué? Apparemment, les deux versions ne diffèrent que par la langue d’affichage. N’est-ce pas?

Maintenant, répétez l’expérience. Avez-vous découvert quelques petits détails supplémentaires? Oui? Non? Recommencez deux ou trois fois.

Tout compte fait, il y a énormément à dire sur ces images. Puisqu’elles sont destinées à un public foncièrement différent, leur construction s’appuie sur des éléments psychologiques, sociologiques, esthétiques bien distincts. C’est ce que nous allons démontrer. Mais auparavant, nous vous invitons à répondre aux questions suivantes, en tenant compte des versions française et anglaise :
1. Que pensez-vous du choix des couleurs?
2. L’image est-elle présentée en caméra objective (on y voit le consommateur) ou subjective (la scène est vue à travers les yeux du consommateur)?
3. La position du consommateur est-elle la même dans les deux versions?
4. L’atmosphère, le statut social sont-ils les mêmes dans les deux versions?
5. Le slogan affiché sur les images est-il à double sens?
6. Que pensez-vous de la représentation de l’homme et de la femme?

Nos réponses

Le nombre des couleurs présentes est strictement limité. Commençons par la version française.
— Noir et blanc : le café et la tasse, les notes du clavier, la partition, le stylo. Deux couleurs stylées, et en parfaite opposition.
— Rouge et vert (sur le pot uniquement) : le « vrai » café (rouge, couleur chaude), et le décaf (vert, couleur froide).
— Marron : les grains de café, le métronome, le bois du piano.
— Doré (sur le pot uniquement) : couleur symbolisant la richesse et la noblesse du produit, qui n’est, après tout, qu’un ersatz.

Dans la version anglaise, on retrouve le même ensemble de couleurs, mais dans un agencement différent. Le doré se retrouve abondamment dans le décor, ce qui donne une touche plus bourgeoise à la scène (mais moins aristocratique). Le rouge et le vert présents sur l’étiquette du pot sont également réutilisés dans ce décor cossu, avec la même nuance précise (velours du fauteuil et abat-jour). Les couleurs y sont plus texturées que dans la version française (lampe, abat-jour, bordure du fauteuil, tasse), accentuant le contraste entre atmosphère intellectuelle (version française) et pantouflarde (version anglaise).

Les deux scènes sont prises en caméra subjective. Le consommateur francophone se tient debout, devant son piano. Il vient sans doute de prendre une pause bien méritée, après avoir joué une mazurka de Chopin ou une gymnopédie d’Éric Satie. La partition, qu’il maîtrise déjà, a été négligemment remisée sur le dessus du piano. Qui sait si notre artiste amateur n'y pas ajouté quelques annotations de son cru avec son sobre stylo noir et blanc.

Par contre, si on se fie à l’angle de prise de vue, le consommateur anglophone se trouve confortablement assis dans son salon, le cul posé sur un rembourrage de velours.

Comme laisse entendre le slogan à double sens inscrit sur la photo, il n'y a pas que le café qui a du goût. Le consommateur en a tout autant, puisqu'il a su choisir la bonne marque.

Dans les deux cas, on cherche à flatter le consommateur. Si on le transforme en aristocrate ou en bourgeois, c’est pour prêter quelque noblesse à ce produit roturier qu’est le café soluble. En effet, pour pratique qu’il soit, le café instantané évoque plus spontanément la lavasse yankee que le percolateur italien.

Reste à toucher un mot du rôle donné aux deux sexes par ces messieurs-dames de Taster's Choice. Pour cela, examinons les étiquettes des pots de café. Sans surprise, la femme, réputée plus douce, est associée à la potion décaféinée. Mais ce serait oublier un détail bien plus subtil. Dans la version anglaise, la femme de l’étiquette se retrouve au centre de la photo, face au consommateur : on aperçoit nettement son reflet dans la tasse. Dans la version française, le consommateur se tient debout, devant le pot de café « fort ». Le reflet de l’étiquette, encore plus visible ici et probablement rajouté en surimpression, sert à renforcer cette perception inconsciente. Nous nous risquerons donc à émettre l’hypothèse suivante : la société canadienne-anglaise, comme la société américaine et contrairement à la société québécoise, est foncièrement matriarcale. Cela dit, le standing social de l’homme québécois demeure peut-être purement symbolique. C’est quand même déjà pas mal, et c’est sans doute l'essentiel.

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Annexe : Deux nations, deux soupes

Le coupon suivant faisait partie du même lot que le précédent. Ici encore, le recto diffère sensiblement du verso. La version française montre une cuillère de soupe bien remplie, prête à se voir enfournée dans la bouche grande ouverte du consommateur. En arrière-plan, un bon cultivateur bien de chez nous, un vrai, pas rasé, mal peigné, devant son étal au marché, avec un prénom qui rappelle les vieux villages de province. Pour un Québécois, la dégustation de la soupe est avant tout une expérience sensuelle, en plus d'un rituel ancestral.

Pour le consommateur anglophone, le flegme est de mise. La soupe est là pour être admirée, plus que pour être mangée. Les ingrédients sont mis en évidence, bien rangés.

Le problème de la soupe en boîte, c'est qu'elle n'est pas constituée de légumes frais comme la soupe maison. Dans les deux versions, le message principal vise à faire oublier ce handicap du produit : régal des papilles pour le Québécois, cocktail d'ingrédients sains pour le Canadian.

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Les syndicalistes

Dessin de Renaud Bouret
2008

Blague classique : « En Chine, il y a tellement d'inégalités sociales qu'on aurait besoin d'un parti communiste. Malheureusement, celui-ci est déjà au pouvoir. »

Au Québec, les pensions des travailleurs retraités ne sont pas indexées à l'inflation. Si un retraité a le mauvais goût de ne pas mourir assez vite, il peut finir ses jours avec une rente qui aura fondu de moitié. Si seulement nous avions de véritables syndicats!

Il y a encore, chez nous, quelques syndicalistes syndicalistes. Et il y a tous les autres.
Normalement, ces derniers sont assez contents d'eux-mêmes.
Comme les secrétaires généraux du Parti, ils se savent utiles et importants.
Ils ont compris que le syndicalisme mène à tout, et notamment à des postes de patron.

2017-03-12

Apprendre par cœur : pour les avantages et les joies que cela procure à tout être doué d’un cerveau

Apprendre par cœur est un des sports les moins dangereux pour la santé, même si les ignares diplômés prétendent que cette innocente activité, qui s’accommode fort mal de la paresse, rend les gens idiots. Idiots? Peut-être dans des cas d’abus extrêmes, comme pour n’importe quelle pratique. D’ailleurs les singes savants de nos petites écoles, que les ignares diplômés aiment citer en exemple, étaient sans doute idiots dès le départ, raison pour laquelle ils avaient recours au « par cœur », leur unique ressource.

Tout au plus, le par cœur peut s’avérer une perte de temps, comme bien d’autres activités pourtant prisées par les apôtres de la pédagogie moderne. Au pire, le par cœur est inutile. Au mieux, il libère l’être humain de multiples servitudes.

Il y a des élèves qui apprennent comme des perroquets sans rien y comprendre comme il y a des fumeurs invétérés qui ne meurent jamais du cancer. Cela ne justifie pas plus l’abus de tabac que la prohibition du « par cœur ».

Le par cœur permet d’acquérir des réflexes conditionnés, extrêmement utiles : marcher (sans regarder ses pieds), changer les vitesses de l’auto (sans regarder ses mains), parler des langues étrangères (sans se heurter sans cesse à l’obstacle des conjugaisons, déclinaisons et autres élucubrations). Des automatismes qui libèrent l’esprit et le rendent disponible pour des tâches plus élevées.

D’ailleurs, il n’existe pas deux façons entièrement distinctes de retenir les choses, où l’une serait basée sur le par cœur, et l’autre sur la compréhension (en d’autres mots : d’un côté la bêtise et, de l’autre, l’intelligence). Au contraire, les deux mécanismes sont souvent intimement liés. Pour retenir les mots d’une langue étrangère, rien ne vaut les relations que l’esprit peut établir avec d’autres mots, que ce soit sur le plan logique, historique ou phonétique. Cependant, ces relations ne peuvent se tisser dans une tête vide : un minimum de bourrage de crâne préalable est nécessaire pour rendre le terrain fertile. Plus la tête se remplit, plus les possibilités de relations augmentent, et de façon exponentielle. En voici deux exemples.

Exemple 1 : Le secret de l’apprentissage des langues

Avis : Pour mieux prouver ce qui suit, je me dois de faire une confidence. J’étais particulièrement nul en anglais et en latin lorsque je fréquentais l’école secondaire, au point de redoubler ma classe de Seconde (à l’âge de 15 ans). Plus précisément, j’étais dernier de la classe dans les deux matières, et mon ultime examen de latin m’avait valu la note assez rare de 2,5/20 (probablement bonifiée par charité professorale). Pourtant, cette évidente absence de « don pour les langues » ne m’a pas empêché par la suite de maîtriser la maudite langue de Shakespeare, la divine langue de Dante, et la chaleureuse langue de Cervantes. Ni de me débrouiller honorablement en portugais, en occitan, en chinois, en japonais, en tahitien, et… en latin. Ni de déchiffrer sans trop de peine les alphabets arabe, grec et cyrillique. Tout le secret réside dans la façon de faire travailler sa mémoire. Car ce qui compte, ce n’est pas tant d’être intelligent, mais de travailler intelligemment.

L’exemple qui suit illustre l’importance d’une tête bien pleine (et pas seulement bien faite) dans l’apprentissage. Tout francophone qui a un jour réfléchi à la chose a pu constater que la séquence de sons [K+T] contenue dans les mots d’origine latine s’est généralement transformée en [I+T]. Nous obtenons ainsi les paires nocturne/nuit, destruction/détruit, fructueux/fruit, octave/huit, strict/étroit, lacté/lait (dans ce dernier cas, le son [I] ne se fait plus entendre). Si on prend la peine d’y penser, l’articulation du son [K] dans la bouche est très proche de celle du son [I] (ou de sa variante [Y]). Le passage d’un son [K] au son [I], dans certaines circonstances historiques ou phonétiques n’a donc rien de surprenant. (Plus de détails sur cette règle sur notre site Vocabulaire anglais et racines françaises et plus précisément la page Ct-It.)

Or, il se trouve que l’une des grandes difficultés de la grammaire japonaise réside dans « l’irrégularité » de ses conjugaisons. En dehors de ses exceptions, la règle suivante est pourtant simple : pour construire le passé d’un verbe, on ajoute la syllabe ta à son radical. Ainsi, le verbe tabe-ru (manger) devient tabe-ta; tat-u (se lever) devient tat-ta, etc. Par contre, le verbe aruk-u (marcher) devient arui-ta; le verbe isog-u (se hâter) devient isoi-da, etc. Il faut bien se rendre compte que si les Japonais ont les yeux bridés et un air que certains trouvent peu catholique, leur bouche, leur langue et leur palais ressemblent étrangement à ceux des Gaulois pur laine. Au cours de l’histoire, la séquence phonétique [K+T] s’est transformée en [I+T], aussi bien en japonais qu’en français. (En japonais, la séquence [G+T] = [I+D] n’est que l’équivalent sonore de la séquence sourde [K+T] = [I+T].)

Puisque, en tant que francophones, nous pratiquons inconsciemment la même règle phonétique que les Japonais, il nous est facile de maîtriser cette particularité de leur langue. Il suffit de transformer l’inconscient en conscient.

Le « par cœur » et l’intelligence sont les deux mamelles de la mémoire (Bái Sully). (NB. Le Grand timonier aurait dit : « Il faut marcher sur les deux jambes ».)

Ainsi, plus on a étudié de langues dans sa vie, plus il est facile de maîtriser les mystères des langues qui nous sont encore inconnues. Du moins si on prend la peine de mémoriser un certain nombre de mots et de formes (le « par cœur ») et de s’intéresser aux bases de la linguistique (phonétique, étymologie, etc.). On ne peut établir des relations entre éléments que si ces derniers ont déjà élu domicile dans notre cerveau, cette merveilleuse cité où tous les habitants sont de proches voisins. Plus la tête est remplie de ces connaissances, plus l’apprentissage devient agréable et productif. Plus la tête est pleine, plus il est facile d’y rajouter des connaissances! Une mémoire ne déborde jamais, bien au contraire!

Exemple 2 : Le secret d’une imagination débordante

Que dire du banal taxi qui nous a pris en charge la semaine dernière, à notre retour de Cuba? Bien que doté d’une mémoire très ordinaire, et amoindrie par les années, je puis me rappeler les détails suivants : le numéro de permis du chauffeur était le 348; les trois premiers morceaux de musique qu’il a fait jouer sur sa radio satellite s’intitulaient respectivement Sabor a mí, Caminito et Adiós Buenos Aires Querido (cette dernière chanson m’étant alors parfaitement inconnue).

Tous ces détails peuvent paraître bien insignifiants, mais ils illustrent parfaitement le mécanisme d’une mémoire solide. Pour retenir un élément, il suffit de lui donner un sens, intellectuel ou émotif, en le reliant à ce qui se trouve déjà dans la mémoire.

J’habitais naguère au 384, rue Paradis, pendant mon adolescence en exil à Marseille. Les murs de cette rue étroite étaient recouverts d’une couche de suie, qui allait du noir charbon (au ras du sol) au gris sale (en altitude); le soleil méditerranéen éclairait à peine le quatrième étage de l’immeuble où nous logions; les automobilistes aperçus de tout là-haut grillaient allègrement le feu rouge du carrefour voisin; la bonne du sixième s’était, un matin, jetée (volontairement?) par la fenêtre, etc., etc. Le numéro du taxi me ramenant la semaine dernière d’un pays chaud à un pays froid me renvoyait simplement le souvenir inversé de cet exil marseillais : 3+84 devenait 3+48. Grâce à cette association d’idées, je fus en mesure de me rappeler le matricule de mon chauffeur de taxi pendant quelques jours. Chose pas entièrement idiote au cas où le voyageur oublie son parapluie (ou son passeport) sur la banquette arrière.

Avant de démarrer, le chauffeur du taxi avait pris deux précautions technologiques. Tout d’abord, il avait mis en marche son récepteur de radio par satellite qui, par une heureuse coïncidence, jouait un pot-pourri des vieux classiques d’Amérique latine. Puis, il s’était livré à une laborieuse série de manipulations sur son GPS (un des pires ennemis de la mémoire), avant de déclarer forfait. De toute façon, notre chauffeur cinquantenaire connaissait la ville comme sa poche. N’était-ce pas son métier? me direz-vous.

Les chansons, les arbres, les gens ont généralement un nom qui leur est propre. Ceux qui ont pris la peine de mémoriser ces noms, en gardent des souvenirs bien plus riches, et se rappellent plus facilement des circonstances dans lesquelles ils s’y sont frottés.

Venons-en maintenant aux trois premières chansons jouées dans le taxi. À première vue, rien ne ressemble plus à une vieille balade latino qu’une autre vieille balade latino, un air d’opéra qu’à un autre air d’opéra, et une symphonie de Beethoven (sauf la Cinquième) qu’à une symphonie de n’importe quel autre musicien célèbre. On peut passer ainsi sa vie à ne rien reconnaître et, par le fait même, passer à côté d’un certain nombre de trésors. Libre à chacun de rétrécir ses horizons. Ceux qui préfèrent les élargir le feront au prix d’un petit effort de mémoire.

Le premier morceau de musique s’intitulait Sabor a mí. Je l’avais justement entendu jouer deux jours plus tôt par un saxophoniste cubain en chair et en os (et en timbre), dans le hall d’un hôtel (devant zéro spectateurs).

Il est utile, et à la portée de la plupart des gens, de retenir les titres des chansons, d’en écouter les paroles, de les fredonner, voire d’en retrouver les accords au piano ou à la guitare. Il s’agit également d’une excellente façon d’apprendre, dans la joie, une langue étrangère. Dès lors, une chanson ne se résume plus à quelques notes perdues dans le brouillard. On se dit : j’ai déjà entendu la chanson intitulée Sabor a mí dans un bistrot de Cuzco, le jour de l’Assomption, en compagnie d’une certaine mademoiselle Graça, jouée par un jeune pianiste amateur de Nat King Cole, etc., etc. J’ai ensuite réutilisé un fragment de ses paroles pour faire un compliment à une belle inconnue hispanophone croisée l’année suivante, à tel endroit, à tel heure et selon telles conditions météorologiques. Enfin, j’ai réentendu cette même chanson dans le taxi de l’aéroport, matricule 348, dont le GPS était en panne.

Le second morceau s’intitulait Caminito : « Petit chemin, que le temps a presque effacé, toi qui nous a vus un jour passer tous les deux… » Résumé nostalgique de la vie de bien des hommes, qui les fait renouer, l’espace d’un refrain, avec leurs amours perdues. Comment peut-on passer à côté d’un tel joyau? Taisons-nous un instant et méditons.

Le troisième morceau commençait par une phrase plus banale, mais parfaitement intelligible : « Adiós Buenos Aires Querido ». Bien que totalement inconnue de mes oreilles, cette chanson a néanmoins rappelé à ma mémoire une myriade de souvenirs. J’en livre ici un échantillon, non pas pour en faire étalage, mais pour illustrer le fonctionnement d’une mémoire à la fois ordinaire et bien exercée. Buenos Aires rime avec tango. Tango rime avec danse sociale dans le sous-sol de l’église en face de chez moi (j’étais aussi mauvais danseur que piètre latiniste). Tango rime aussi avec l’examen annuel de gymnastique de l’École normale de Yangzhou, le jour même de mon arrivée, où chaque garçon devait enchaîner des pas de valse, de cha-cha et de tango dans les bras d’une étudiante virtuose, et ce, en présence de toute la faculté. Tango rime également avec Carlos Gardel. Carlos Gardel rime avec Toulouse (dont il est originaire). Toulouse rime avec le père Collini, qui en fut l’archevêque, après avoir été évêque d’Ajaccio et simple abbé me préparant à la première communion. Qui dit Collini (évêque), dit Montini (pape). Qui dit l’impériale Ajaccio, dit la modeste Vico, avec son couvent et les fresques décrépites de sa salle à manger donnant sur la montagne de la Sposata. Qui dit Vico dit chanteurs corses, qui se produisaient sur la place du village. Qui dit chanteur corse dit Canzona per Maria, autre petit chef-d’œuvre du tango où l’interprète se languit de la jeunesse disparue. (NB. Pour ne pas laisser planer des doutes sur ma santé mentale, je préfère interrompre ici cette chaîne interminable des souvenirs qui ont assailli ma mémoire pendant l’écoute de cette chanson.)

Plus notre tête est remplie, plus elle nous fait voyager, à travers le monde et à travers le temps. Plus les évènements dont nous sommes témoins prennent un sens, que ce sens soit intellectuel ou émotif, plus on les retient. Notre mémoire est ainsi faite, comme l’ont si bien montré le professeur Ivan Pavlov et ses honorables héritiers.

Éloge du « par cœur »

On mémorise les choses grâce aux relations qu’il est possible d’établir dans son cerveau avec tout ce que l’on sait déjà. Cependant, ce mécanisme est rarement suffisant dans l’apprentissage d’une langue. Pour maîtriser une liste de mots étrangers indispensables, il faut également faire appel à la répétition. Les mots les plus rétifs ne se fixeront dans la mémoire que par la brutale méthode du par cœur.

Connaître un poème ou une chanson par cœur, c’est comme embrasser d’un coup d’œil l’ensemble d’un panorama plutôt que d’en découvrir chaque parcelle l’une après l’autre. Cela permet de s’immerger totalement dans le poème ou la chanson, à mieux réciter l’un et interpréter l’autre, et à prendre plus de plaisir à les fréquenter.

Un récit fait sens grâce à la mémoire. Si, en tournant la page d’un roman, on oubliait ce qui a été dit à la page précédente, la lecture serait impossible. Lorsque le récit est court et que sa forme tient une place de choix, comme dans un poème, il vaut la peine de s’en imprégner en totalité, en l’apprenant par cœur. On pourra non seulement mieux saisir l’harmonie du bouquet, mais on éprouvera une douce joie à se le réciter dans un moment de solitude.

Dans Arles, où sont les Aliscamps,
Quand l’ombre est rouge, sous les roses,
Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
Ton cœur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes :
Parle tout bas, si c’est d’amour,
Au bord des tombes.
(Paul-Jean Toulet)

Pas de mémorisation sans une participation active de l’élève, sur le plan intellectuel, émotionnel, et même physique.

Un dernier conseil pour exercer sa mémoire. Il n’y a guère d’apprentissage sans une participation active de l’apprenant, d’où la productivité presque nulle, et parfois négative, de l’écoute d’émissions télévisées prétendues éducatives. Mieux vaut se trouver derrière les fourneaux que devant la nappe. Mieux vaut pédaler que regarder le Tour de France. Mieux vaut pianoter médiocrement la chanson Sabor a mí que se contenter de l’écouter sans l’avoir jamais caressée. Mieux vaut mal parler chinois à un Chinois que bien lui parler anglais. Mieux vaut construire sa propre chaumière que se payer un palais. Mieux vaut chercher l’aventure que se complaire dans sa routine.

2016-06-26

Populisme

Les élites et leur cour s’offusquent des coups de gueule du peuple, qui prétend, lors de référendums, rejeter l’option unanimement défendue par la classe dirigeante et par son porte-voix, la grande presse. Bravant les menaces et les insultes, le peuple anglais plébiscite le Brexit (2016), le peuple grec refuse la punition allemande (2015), le peuple français rejette l’Europe néolibérale (2005). Ces évènements n’ont pourtant rien d’étonnant. Contrairement aux élections présidentielles et législatives, où, par delà leurs promesses rhétoriques, les candidats s’entendent pour appliquer, une fois élus, le même et unique programme économique, les référendums demeurent les dernières consultations populaires à proposer un véritable choix aux électeurs.

Bien sûr, les grands de ce monde peuvent faire fi des résultats exprimés par la volonté populaire, une fois, deux fois, trois fois. Ils conseilleront aux sans-dents, qui réclament du pain, de manger de la brioche. Ils expliqueront aux blaireaux français qu’ils ne possèdent pas l’expertise nécessaire pour juger d’un traité qui ne leur convient pas. Ils traiteront allègrement les Grecs de voleurs, de paresseux et de profiteurs (qualificatifs qui seraient respectivement sanctionnés par la loi s’ils visaient respectivement les Arabes, les Noirs ou les Juifs, mais qui sont tout à fait acceptables pour décrire nos frères du sud de l’Europe). Quant aux Britanniques qui ont osé voter contre ce qu’ils considèrent comme de l’eurocrétinisme, on fera lourdement remarquer qu’ils sont plus âgés et moins scolarisés que les électeurs de l’autre camp. On accusera ainsi les vieux Rosbifs d’avoir volé l’avenir de leurs enfants (qui vivent encore souvent aux crochets de leurs parents, crise économique oblige, et qui n’ont, pour la plupart, pas jugé utile de voter), et on rappellera à tous ces mauvais coucheurs leur manque de diplômes (chose pourtant assez répandue chez les ouvriers et les moujiks).

Cependant, c’est un fait historique, les peuples, généralement bonasses, se fâchent de temps en temps. Chassez la démocratie un peu trop souvent et elle revient au galop.

2016-05-27

Tromper les gens en leur disant la vérité

Comme le signalait Mark Twain (ou un de ses collègues), une personne qui ne lit pas le journal est une personne non informée, tandis qu’une personne qui lit le journal est une personne désinformée. Sacré farceur! Il plaisantait. Vous ne ferez jamais croire que le « journal de référence » Le Monde ou la prestigieuse Agence France Presse se permettraient de nous cacher la vérité, ou de la tordre!

Tenez, prenons cette dépêche de l’AFP, publiée le 28 avril 2016 par Courrier international (journal indépendant appartenant à un autre journal indépendant qui s’appelle justement Le Monde) :
« Le Parlement chinois a voté une loi imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. »

Jusqu’ici, rien de plus normal, on nous relate des faits précis (qui, quoi, où, quand, etc.). Apparemment, c’est de l’information pure. Il est évident que les activités de toutes les organisations, gouvernementales ou non, sont encadrées par des lois, quel que soit le pays. Cependant, la phrase est déjà tendancieuse, car elle laisse d’emblée, chez le lecteur, une impression défavorable envers les autorités chinoises : d’un côté, nous avons les gentils (les ONG, véritables organismes de charité qui s’évertuent à répandre le bien sur la terre), et de l’autre, le méchant (le Parlement chinois qui, doublement autoritariste, « impose un contrôle »).

Après tout, c’est de bonne guerre. Mais, au cas où le lecteur ne serait pas assez naïf, ne vaudrait-il pas mieux lui mettre les points sur les « I »? Empruntons la plume du rédacteur de l’AFP et tâchons d’améliorer la formulation de la dépêche :
« Le Parlement chinois a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. »
C’est déjà plus méchant, mais allons plus loin :
« Le Parlement chinois, aux ordres du Parti communiste, a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères. »
Comme nous le savons, nos parlements occidentaux sont au service du peuple (d’où l’inexistence de lobbies à Washington et à Bruxelles). Celui de la Chine, par contre, est aux ordres du Parti communiste, il était essentiel de le rappeler.

Réflexion faite, il vaudrait mieux rajouter encore du beurre sur la tartine :
« Le Parlement chinois, aux ordres du Parti communiste, a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères, soulevant une vive inquiétude des intéressés et des observateurs. »

Qui sont ces mystérieux observateurs? Et quel est leur lien avec lesdits intéressés? Le second paragraphe qui viendra compléter la dépêche publiée par l’AFP, y fera indirectement allusion :
« L’initiative, pressentie de longue date, avait déjà provoqué une levée de boucliers d’organisations caritatives et de gouvernements étrangers. »
Les intéressés inquiets sont, bien évidemment, les organisations non gouvernementales, implicitement assimilées ici à des organisations caritatives. De leur côté, les observateurs semblent se confondre avec certains gouvernements étrangers (les États-Unis?), qui sont, paradoxalement, les principaux commanditaires des ces mêmes ONG.

Ce paradoxe n’est d’ailleurs un secret pour personne, car il suffit de visiter le site de la NED pour constater que bon nombre desdites ONG qui préoccupent tant le Parlement chinois sont financées par le Congrès des États-Unis, alors que d’autres reçoivent leurs fonds d’oligarques (« philanthropes ») américains tels que George Soros.

Pour reconnaître ces ONG hétérodoxes, qui font dans la politique plutôt que dans les œuvres caritatives, il suffit en général de vérifier que leur appellation sociale contient un mot clé tel que : ouverture, transparence, droits humains, démocratie, liberté, forum, agora.

Mais ce n’est pas fini. L’AFP a tenu à étoffer le second paragraphe de son communiqué en y ajoutant les mots suivants (en caractères gras) :
« L’initiative, pressentie de longue date, avait déjà provoqué une levée de boucliers d’organisations caritatives et de gouvernements étrangers s’inquiétant des pouvoirs accrus donnés à la police. »

Il n’y a en soi rien d’extraordinaire à ce que la police chinoise ait la responsabilité de faire respecter les lois promulguées par son parlement. Il en va de même dans tous les pays civilisés. Pourquoi, alors, ajouter cette vérité de la Palisse à la phrase, si ce n’est pour renforcer l’impression que la Chine est, contrairement à nos démocraties, un État policier. En langage de sophiste, cela s’appelle tromper les gens sans leur mentir. L’illustration qui accompagne la dépêche, montre effectivement un policier (un soldat? un concierge? un gardien de stationnement?) au visage de Janus.

Les deux premiers paragraphes de la dépêche de l’AFP, tels que publiés sur le site de Courrier international, se lisent donc comme suit :
« Le Parlement chinois, aux ordres du Parti communiste, a voté une loi très controversée imposant un contrôle aux organisations non gouvernementales (ONG) étrangères, soulevant une vive inquiétude des intéressés et des observateurs. »
« L’initiative, pressentie de longue date, avait déjà provoqué une levée de boucliers d’organisations caritatives et de gouvernements étrangers s’inquiétant des pouvoirs accrus donnés à la police. »


À priori, nous comprenons que les gouvernements cherchent à enjoliver, voire à dénaturer la réalité. Ne s’agit-il pas d’un des fondements de la politique? Nous accueillons donc toujours les communiqués de l’Agence Chine nouvelle, de Radio Spoutnik ou de l’Élysée avec le minimum d’esprit critique. Cependant, notre esprit critique doit également s’exercer à l’égard de toute source d’information réputée indépendante. Comme on a pu le constater, la dépêche de l’AFP citée ici ne se contente pas de transmettre une information objective, mais elle essaie surtout de communiquer un message subjectif au lecteur, que ce soit par des allusions, des associations d’idées, des formulations ambigües ou des silences éloquents, tous facilement repérables par un œil averti, et ce, sans jamais proférer de mensonges directs.

2015-08-19

Achat à crédit et qualité de vie

Extrait d’une lettre qui nous a été expédiée :
« Monsieur, selon nos dossiers, la valeur de votre véhicule Hyundai vient d’atteindre son point d’équité… »
On nous souligne que cette conjonction favorable des planètes nous permettra d’acquérir, sans douleur, un tout nouveau véhicule, témoignage à l’appui, dans le style « Merci, Hyundai, grâce au point d’équité, j’ai pu acheter une nouvelle auto pour remplacer celle vieille de quatre ans que j’avais. Signé : Jos Bleau ». On nous presse enfin de prendre contact avec un représentant des ventes de Hyundai.

À la lecture de cette lettre, je me dis que Hyundai, prend ses clients pour des imbéciles, un peu comme la femme de feu l’ex-président du Nigéria qui prétend transférer la somme de 3,1416 milliards de dollars par l’intermédiaire de mon humble compte en banque. En lançant ainsi sa canne à pêche à tout va, Hyundai, comme cette noble dame, finira sans doute par attraper quelques beaux poissons.

Des imbéciles? Je m’explique. Que veut-on dire par point d’équité? Tout simplement que mon actif et mon passif sont égaux. Pour parler plus simplement, disons qu’il me reste 10 000 $ à rembourser sur mon prêt-automobile, et que la valeur de mon véhicule, après X années, est justement de 10 000 $. Si je vendais mon véhicule maintenant, je pourrais donc solder ma dette. Je ne devrais plus un sou à mon créancier… et, ne l’oublions surtout pas, je n’aurais plus d’auto! Franchement, sans auto et avec zéro dollar en poche, je ne vois pas en quoi le fait d’avoir atteint le point d’équité me faciliterait l’achat d’un nouveau véhicule.

De toute façon, je considère, en tant que consommateur rationnel, que mon véhicule a toujours frisé sa valeur d’équité. Le jour où je l’ai acheté, je me suis délesté de 20 000 $ en argent sonnant pour obtenir un véhicule valant justement 20 000 $ aux prix du marché. On me rétorquera que, si j’avais voulu revendre mon auto une heure plus tard, j’aurais sans doute perdu quelques milliers de dollars (je serais alors passé sous le point d’équité, que je n’aurais rattrapé qu’après plusieurs années). Je ferais simplement remarquer que, lorsque j’achète une auto ou un kilo de cerises, ce n’est pas pour les revendre une heure plus tard. De plus, si j’ai consenti à acheter un véhicule au prix de 20 000 $, c’est que pour moi, il valait justement plus de 20 000 $. C’est ce qu’on appelle le « surplus du consommateur », principe vieux comme le monde, et sans lequel le commerce n’aurait jamais pu exister. J’estime donc, en tant que propriétaire de l’auto, que je me trouve, d’emblée, au-dessus du soi-disant point d’équité.

Il est toujours possible que, une heure après l’achat de mon kilo de cerises, je perde mon emploi, ma maison brûle, ma femme s’enfuie avec mes économies, et la bourse s’effondre. Je me verrais alors contraint de revendre mes cerises à perte, il faut le reconnaître. Cependant, jusqu’à ce jour, cette perspective ne m’a jamais tracassé, la preuve étant que je me rends toujours chez le marchand de fruits d’un cœur léger.

On se rappellera que le boniment de Hyundai commençait par « …selon nos dossiers… ». En général, c’est une expression à ne pas prendre au pied de la lettre. On devrait même la traiter avec méfiance. Dans un tel cas, les deux hypothèses les plus probables sont les suivantes : ou bien votre correspondant ne possède aucun dossier sur vous (méthode de phishing nigérian classique), ou bien il possède un tel dossier, mais il n’a pas pris la peine de le consulter. La seule chose qui est certaine, c’est que l’auteur connaît votre adresse, et, parfois, votre nom.

Si le service marketing de Hyundai (ou de sa succursale locale) avait consulté mon dossier, il aurait constaté que « les paiements qui restent à effectuer sur votre véhicule » ne peuvent avoir été rejoints par la valeur marchande dudit véhicule, pour la bonne raison que j’ai payé ce véhicule en argent comptant, ce qui m’a permis d’obtenir une réduction de 12 % sur le prix officiel. En théorie, le taux d’intérêt sur l’achat d’un véhicule à crédit était de 0 %, mais il s’agit d’un artifice puisque le paiement comptant donne droit à une réduction substantielle (j’aurais même pu obtenir un rabais de 20 %, comme je l’ai constaté trop tard).

Ce qui nous amène au coût réel du crédit. En apparence, ce coût semble peu élevé. Disons que vous achetez une automobile de 25 000 $ à crédit, avec un taux d’intérêt de 0 %. De mon côté, je paie mon automobile comptant, sachant que les taux d’intérêt gratuits n’existent pas, et je débourse, après remise, la somme de 20 000 $. On nous dira que la différence n’est pas bien grande, après tout, et que, lorsqu’on ne dispose pas d’argent liquide, mieux vaut sacrifier 5000 $ d'intérêt que faire son épicerie à pied ou transporter ses enfants dans une brouette pendant cinq ans. Toutefois, si on vous disait que cette automobile, que vous avez cru payer 25 000 $, vous aura coûté, au bout du compte, dans les 60 000 $? Difficile à croire? C’est pourtant ce que nous allons démontrer.

Prenons deux individus, respectivement nommés Cigale et Fourmi. Tous deux sont dans la fleur de l’âge (ils ont vingt ans), et se trouvent passablement désargentés. Cigale achète à crédit, pour la somme de 25 000 $, une belle auto neuve, valant 20 000 $ au comptant. De son côté, Fourmi se paie un vieux bazou, pour la modique somme de 1000 $ (autant dire zéro). Il va sans dire que le tacot de Fourmi refusera parfois de démarrer, en plein cœur de l’hiver, mais, justement, le fils de la voisine, qui n’a pourtant pas l’air très futé, s’y connaît en mécanique et dépanne Fourmi régulièrement. Cigale ne connaîtra jamais le bonheur d’entendre ronronner un moteur qu’on croyait définitivement trépassé, ni celui de prendre une bonne bière avec le fils de la voisine qui s’y connaît en mécanique. Cependant, soyons honnête, pendant quelques années, la vie de Fourmi ne se déroulera pas sans quelque souffrance ou désagrément.

Cinq ans plus tard, le moment est venu de se procurer un nouveau véhicule. Cigale n’a pas un rond en poche, puisque sa voiture, qui lui a coûté 25 000 $, vient d’atteindre son point d’équité. Cigale sera obligée d’emprunter à nouveau pour se payer un véhicule neuf. Pendant ce temps, Fourmi, qui n’a pas eu besoin de rembourser des créanciers, a épargné 25 000 $. Fourmi peut donc se permettre l’achat d’un véhicule neuf, le même que Cigale, dont il partage justement les goûts. Fourmi paie son véhicule au prix du comptant (soit seulement 20 000 $), et profite de la ristourne de 5000 $, qu’il investit en rigolades, voyages ou placements.

À partir de là, Cigale et Fourmi rouleront dans des véhicules similaires. Tous les cinq ans, ils se procureront un véhicule entièrement neuf, de la même marque et du même modèle. La seule différence étant la suivante : Cigale, ne possédant pas d’épargne, déboursera, chaque fois, 5000 $ de plus que Fourmi.

Le temps a passé. Cigale et Fourmi viennent de prendre leur retraite (et leur vie est loin d’être finie). Entre l’âge de 25 ans et l’âge de 65 ans, ils ont eu leu temps de changer 8 fois de véhicule, ils ont toujours acheté du neuf, et ils ont bénéficié du même confort. Chacune de ces 8 fois, Cigale, contrairement à Fourmi, a déboursé 5000 $ d’intérêt, soit une somme totale de 40 000 $! Tout ça pour avoir tenu à rouler, entre 20 et 25 ans, dans une automobile neuve, tandis que Fourmi devait se contenter d’une affreuse teuf-teuf. Cette première auto neuve, achetée par Cigale le jour de ses 20 ans, lui aura donc occasionné, tout bien calculé, un déboursé supplémentaire de 40 000 $, soit deux fois la valeur du véhicule en question! À l’âge de 20 ans, elle s’est donc acheté une auto valant 20 000 $, qu’elle a cru obtenir à crédit pour 25 000 $, et qui lui a en fait coûté 60 000 $! Ça fait cher pour éviter de se geler le cul dans sa jeunesse!

Cela dit, chacun dépense son argent comme il veut. Obtenir une auto neuve à 20 ans, pourquoi pas? Mais il n’est pas inutile d’en connaître le prix réel (et exorbitant).

Et encore, nous avons été charitables dans nos calculs. Nous aurions pu tenir compte du fait que le taux d’intérêt de 0 % n’est souvent valable que pour la première année, et que d’autres types de prêts sont accompagnés de taux usuraires (25 % pour les cartes de crédit). Et que dire du confortable matelas que Fourmi a pu se constituer pour sa retraite en plaçant une partie des intérêts ainsi épargnés!

Devant des arguments aussi imparables sur le plan logique, la seule porte de sortie pour l’emprunteur naïf demeure l’argument psychologique. Cigale nous rétorquera : « D’accord, au point de vue mathématique, vous avez raison, mais que faites-vous de la qualité de vie? » (elle parle bien sûr de la qualité de vie matérielle).

Il va pourtant de soi que le bien-être matériel diminue rapidement, et de façon permanente, lorsqu’on se retrouve endetté. Par définition, Cigale consomme moins que Fourmi, depuis l'âge de 25 ans jusqu'à la fin de ses jours, puisqu’une partie de son revenu est constamment consacrée au paiement des intérêts sur sa dette. Le seul moyen pour Cigale de continuer à consommer autant que Fourmi consisterait à s’endetter toujours davantage, ce qui ne ferait qu’aggraver sa situation à plus ou moins brève échéance, et de voir une part croissante de son revenu confisquée par ses créanciers sous forme d’intérêts à verser.

Dans ces conditions, comment expliquer le recours à l’argument de la qualité de vie, chez une personne prenant son bien-être au sérieux telle que Cigale? Comme nous l’avons indiqué, cet argument n’est pas de nature rationnelle, mais psychologique, c’est-à-dire qu’il s’agit en réalité d’une « excuse valable ». La personne endettée reconnaît le fait que son endettement a un coût. Mais, comme on dit, il faut souffrir pour être belle : dans la vie, les plus belles choses ne s’obtiennent pas sans un minimum d’effort ou de désagrément. La souffrance ne constitue alors que le prix raisonnable à payer pour atteindre le bonheur. Par analogie, la punition auto-infligée que représente le versement des intérêts sur une dette constitue justement la preuve de l’amélioration de la « qualité de vie » : « Je l’ai payé cher, donc j’ai gagné quelque chose de précieux. »

2015-05-25

Résolution de problème, motivation et réforme scolaire

Avis : Le but de ce présent billet n'est pas de faire étalage d’un don quelconque (et inexistant), mais d'illustrer un des principaux mécanismes de la mémorisation.

Lorsque je suis devenu professeur, au début de ma carrière, on m’a envoyé suivre dix cours en « sciences » de l’éducation, soit l’équivalent d’une année de scolarité universitaire. Une véritable sinécure, puisqu’on pouvait réussir ces cours avec une excellente note sans étudier, ni même apprendre quoi que ce soit. L’histoire qui suit se passe dans un de ces cours entièrement ineptes. L’ambiance, à la faculté d’éducation, était cependant agréable. Certains profs se montraient fort drôles, tandis que d’autres, plus nombreux, s’avéraient être de piètres pédagogues. En somme, si le contenu de leurs cours n’avait pas le moindre intérêt, la fréquentation de ces sympathiques professeurs, qui servaient d’exemple à suivre, et surtout à ne pas suivre, ne fut pas entièrement inutile.

Le prof de la faculté des sciences de l’éducation :
— Je vais vous donner trois minutes pour rédiger une liste de tous les noms d’oiseau que vous connaissez. Combien pensez-vous en trouver?
— Au moins 30 ou 40, Monsieur, s’accordent à dire les étudiants interrogés.
— Eh bien moi, affirme le prof, je vous gage que vous n’en trouverez pas plus que dix… Attention, départ!

Dans un cas comme celui-là, l’homo sapiens ordinaire se laisse immanquablement prendre au jeu. Comme dans tout jeu, il est disposé à faire de son mieux, et il souhaite, autant que possible, surclasser ses adversaires. Que les pseudo-pédagagogues ne viennent pas dire le contraire!

Et moi, je suis justement un homo sapiens! Il me revient aussitôt en mémoire la classification, purement didactique, enseignée par ma chère maîtresse du cours moyen au Lycée de Carthage, quand j’avais 8 ou 9 ans. Vous aviez : les coureurs (autruche, nandou, casoar, kiwi, etc.), les échassiers (échasse, héron, aigrette, etc.), les palmipèdes (canard, oie, sarcelle, cygne, mouette, goéland, etc.), les gallinacés (poule, coq de bruyère, paon, etc.), les colombins (pigeon, colombe, tourterelle), les rapaces diurnes (aigle, épervier, vautour, etc.) et nocturnes (hibou, chat-huant, grand-duc, engoulevent, etc.), les grimpeurs (pic épeiche, pivert), les passereaux (moineau, fauvette, mésange, pinson, sittelle, bruant, cardinal, gros-bec, corbeau, corneille, etc.).

Tic tac! Tic tac! Une bonne minute s’est déjà écoulée. Il m’a été facile de trouver, en moyenne, une demi-douzaine de représentants pour chacun de ces groupes. Personnellement, je n’ai pas grand mérite. J’ai simplement profité d’un enseignement de qualité, tel qu’il était prodigué autrefois dans les lycées français de métropole et d’outremer.

Voyons voir… Il y a, également, les oiseaux qui fréquentent les hommes, de gré ou de force : en cage (canari, perruche, chardonneret, inséparables), au jardin (merle, rouge-gorge), dans la basse-cour (dindon, pintade), dans l'assiette (grive, caille), à la chasse (perdrix, faisan, faucon), dans le plumard (l’eider de l’édredon), à la pêche (cormoran), sur les toits et les cheminées (cigogne). N’oublions pas ceux qui parlent (perroquet, mainate), et ceux qui ont un drôle de nom (marabout, râle, chouette). Voilà de quoi étoffer notre liste précédente.

On peut aussi classer les oiseaux par continent ou région. Voyons si nous n'avons pas oublié dans notre liste, quelques oiseaux d'Afrique (grue couronnée, pique-bœuf), d'Amérique du Sud (lori, ara, toucan, urubu), des eaux glaciales (manchot, pingouin, macareux-moine, huard), des îles (cacatoès), etc. N'oublions pas les oiseaux que nous avons vus nous-mêmes en voyage ou en excursion (buse, bernache, loriot, harfang, sterne, fou de Bassan).

Il y a aussi les oiseaux évoqués dans les arts et la littérature, le rossignol des contes chinois, la pie voleuse de l'opéra, l’alouette et le coucou de la chanson, le pélican et l’albatros de Musset et Baudelaire, le roitelet de La Fontaine, la bécasse du timbre tunisien à un demi-millime et la huppe du timbre de Saint-Marin à quatre lires, le canard mandarin et le faisan doré des images échangées à la récréation, le flamant rose de Jean Jacques Audubon, l’ibis sacré des hiéroglyphes, le quetzal de la coiffure du grand Moctezuma, la mésange bleue peinte pendant le cours de dessin (qui m’a valu une maigre note de 10/20).

Il y a aussi les gros et les petits (colibri), les discrets et les tape-à-l'oeil (oiseau-lyre), les solitaires et les grégaires (étourneaux), les migrateurs et les sédentaires (geai bleu), les silencieux et les chanteurs (serin), les monochromes et les multicolores (guêpier, martin-pêcheur), les faux frères (le martinet et l’hirondelle), les doux et les cruels (pie grièche). Il y a ceux qui privilégient le ras de l’eau (poule d’eau, butor) ou l’ivresse des grands sommets (condor, choucas).

Il va de soi que chaque nouvelle façon de retourner le problème est de moins en moins productive. Cependant, après trois petites minutes, la récolte semble encore inépuisable.

« Posez vos crayons! »
Les trois minutes sont passées. À vrai dire, la plupart des étudiants, à court d’inspiration, n’ont rien écrit depuis un bon moment. Ils auront simplement ressassé dans leur tête le mot « oiseau, oiseau, oiseau », en vain, sans trouver l’inspiration. Il faut préciser que notre cours, qui porte sur la résolution de problème, vise justement à remplacer ce type de recherche par litanie, que l’on pourrait qualifier de procédé de la bécasse (à un demi-millime), par une véritable méthodologie.

Notre prof, qui manque malheureusement d’autorité, se laisse souvent malmener par les deux mégères du premier rang, plus âgées que lui. Elles l’interrompent à tout bout de champ, prétendant même lui donner des conseils pédagogiques, du haut de leur longue expérience et de leur profonde ignorance, et le benêt se laisse faire. Aujourd’hui, toutefois, il est clair que la plupart des étudiants de notre groupe ont séché sur le problème, car on n’a pas tellement vu les crayons s’activer. Le prof bonasse aura sa revanche. Le voilà qui, d’un air triomphant, interroge ses étudiants. Combien, Monsieur? Huit seulement? Et vous? Sept? Ah, ici, nous avons un douze, félicitations! Mesdames, en avant (les deux fatigantes)? À peine quatre (si ça se trouve, elles ont même copié)? Bravo, je dis « vive le prof! », pour une fois qu’il rabaisse le caquet de ces deux vieilles picouilles. Si j’ai payé cinquante piastres de frais scolaires, c’est pour entendre l’argumentation du prof, et non pas le caquetage de deux emmerdeuses qui lui manquent de respect (précisons que toutes ces méchancetés restent cachées dans mon for intérieur).

Le prof continue sa tournée… Il m’a regardé. Mon cœur bat. À moi aussi, le prof va me demander mon score, et je pourrai épater la galerie. En principe, je devrais me taire, mais, manquant naturellement de modestie, j’annonce « au moins quatre-vingts ». Les deux matantes du premier rang me foudroient du regard. D’autres étudiants, en entendant mon accent légèrement étranger, accent associé à tort ou à raison aux cordons bleus et aux péteux de broue, optent pour cette seconde option. Quatre-vingts, c’est impossible, ça ne peut être qu’un mensonge, qui ne sera pas inclus dans la moyenne du groupe.

Cette aventure ne me guérit malheureusement pas de ma vanité. D’abord, ma performance était loin, selon moi, de constituer un exploit. Le premier apprenti pédagogue venu, avec un peu de méthode, de curiosité et d’expérience de vie, aurait pu en faire autant, sans parler des experts véritables qui m’auraient carrément enterré. De toute façon, j’étais dernier en latin et avant dernier en gymnastique, j’ai bien le droit d’être le meilleur en énumération de noms d’oiseaux, non mais sans blague! Voilà de belles justifications à mon arrogante conduite, car l’homme préfère normalement se justifier plutôt que de procéder à une véritable autocritique.

Par ailleurs, l’activité d’apprendre étant souvent rébarbative, la fierté de briller auprès de ses camarades et du professeur constitue alors le juste salaire de cette peine. Nous nous trouvons ici devant un des principaux ressorts de la motivation, messieurs les soi-disant pédagogues! En général, l’élève qui a fait l’effort d’apprendre ne se dit pas « je suis meilleur que les autres : je vais épater les camarades pour les humilier », il se dit « je suis meilleur que si je n’avais pas fait d’effort, et tout le monde sera témoin de cette vérité. »

Autrefois, l’élève qui se forçait dans ses études était généralement admiré par son entourage, y compris par ses pairs, à moins de posséder par ailleurs quelque défaut détestable. Quand un de mes camarades brillait particulièrement en classe, je ne me vexais pas. Au contraire, j’en étais fier, car, moi qui ne me classais jamais au premier rang, je pouvais me vanter auprès des élèves des autres classes : « Hé! Les amis, vous connaissez le génie Untel? Eh bien, c’est un collègue à moi, presque un copain! »

En arrivant dans le Midwest, à l’âge de 17 ans, j’ai constaté, à ma grande surprise, que dans les milieux populaires américains, il était plus cool pour un élève d’être “con” que d’être “bon”. Même si, une fois les études terminées, “c’était toujours les cons qui finissaient par balayer les chiottes des bons”. Cette mentalité étrange (et masochiste), qui a fini par déborder sur l’Europe dans les décennies suivantes, était encore plus répandue dans les ghettos : un élève noir qui connaissait ses capitales et ses formules de géométrie était traité par ses pairs de “pédé”, ou, ce qui était pire, d’“Oncle Tom” ou de “Blanc”. Aujourd’hui, ledit “pédé” est probablement devenu un médecin riche et respecté, tandis l’élève qui l’insultait se retrouve à faire le ménage de la clinique (au salaire minimum), à moins qu’il ne soit carrément pensionnaire d’un des nombreux goulags surpeuplés de la grande Amérique.

Malgré des résultats désastreux, les soi-disant experts en pédagogie se sont empressés d’encourager cette paradoxale course à la nullité, et de la justifier par des principes psychologiques vaseux. Si seulement ces dangereux pédagogues visaient un simple nivellement par le bas, ce serait encore trop beau! Mais non, le bas n’est jamais assez bas pour eux, et chaque réforme de l’éducation, sous prétexte de venir au secours des plus faibles, s’applique à faire descendre davantage le “seuil minimal de nullité” (SMDN).

Les mêmes causes produisant toujours les mêmes effets, le résultat est toujours le même. Plus on diminue le niveau de l’instruction publique, plus on favorise les disparités sociales. Les uns, ceux qui viennent de milieux privilégiés s’instruiront malgré le système scolaire; les autres se retrouveront, à l’école, devant le même vide culturel que chez eux, en lieu et place de l’ascenseur social que constituait un enseignement de qualité. Plus que jamais, les premiers deviendront plus tard les maîtres, et les derniers, leurs serviteurs.

Les spécialistes du marketing prennent bien soin de cacher les défauts de leurs produits. Le producteur de fraises à OGM vendra ses mutantes géantes sous la bannière « La ferme Nature Tradition », le marchand de légumes défraichis nommera son magasin « Le Marché frais ». Le nom décrivant le produit ayant pour but de cacher la réalité, il permet du même coup de découvrir le pot au rose. Il suffit d’inverser ce nom : Hollande est tout sauf socialiste, Obama est tout sauf démocrate, la presse dite libre appartient à des oligarques, et le pape n’est pas toujours très catholique.

Le même principe de marketing s’applique aux réformes scolaires. Puisque ces réformes bidon creusent les écarts entre classes sociales, il est essentiel de les camoufler en les présentant comme des « réformes visant à réduire les inégalités de départ ». Les dindons et les dindes n’y verront que du feu, et glousseront de plaisir.

2015-05-18

Peut-on rire de tout?

Je suis victime d’un complot. Ma femme arbore une mine faussement innocente. Le bébé reste collé devant la fenêtre, probablement à l’instigation de sa mère, les yeux fixés sur le potager. Que manigancent-ils, ces deux-là? J’y suis! Mon ennemi juré doit être en train de croquer mes pousses de laitue! Un horrible lapin, tout gras, qui a survécu à l’hiver, et que mes menaces répétées n’ont pas réussi à intimider. Je chausse mes souliers en catastrophe, sans les lacer, je bondis hors de la maison, sournoisement, par la porte de côté, je saisis les plus proches munitions disponibles, à savoir un morceau de solive en épinette de la taille d’une brique, et un fragment de brique véritable en argile de bon aloi. Le lapin, surpris de ma visite inattendue, me considère d’abord avec un certain flegme, avant de prendre la fuite, en décrivant son demi-cercle habituel. Tactique bien aléatoire de l’animal borné face à la stratégie de l’homme intelligent, surtout lorsque cette homme est carthaginois (et donc le digne héritier d’Hannibal Barca). Cependant, le hasard, justement, se porte au secours de la bête immonde. Alors que je fonce sur l’odieux détrousseur d’honnêtes potagers, en m’écriant intérieurement « toi, tu vas décrisser de d’là, mon gros tabarnaque de lapin! », ma chaussure droite s’éjecte littéralement de mon pied, selon une trajectoire oblique, tandis que ma chaussure gauche se prend simultanément les pinceaux dans le funeste tuyau d’arrosage qui gisait en travers de la pelouse. Tel un homme qui, lors d’un accident, revit instantanément les épisodes marquants de sa vie, je visualise d’avance l’ensemble de mon vol plané inéluctable : accélération suffisante pour m’arracher temporairement à l’attraction terrestre, décollage, vol parcourant une courbe parabolique peu éloignée du sol, et atterrissage sur un terrain miné. Par bonheur, ma tête rejoint le plancher des vaches entre la bêche du jardin et le fragment de brique, fragment préalablement lancé sur le lapin et tombé à quelques mètres à peine de sa cible. Ma femme, qui n’a rien manqué du spectacle depuis la fenêtre de la cuisine, éclate de rire, après avoir toutefois été rassurée sur mon état de santé par les jurons que je viens de proférer en me relevant.

Cette mésaventure, aussi récente qu’authentique, illustre avec éloquence le mécanisme du rire chez l’homo sapiens. Pour mieux en convaincre le lecteur, nous relaterons deux évènements désopilants de même nature.

L’automne dernier, je pose une solive au-dessus de l’entrée du couloir, fermement appuyée sur les deux robustes bibliothèques encadrant ladite entrée. Je peux ainsi me livrer à une de mes activités préférées, qui consiste à avoir l’intention de faire une vingtaine de tractions tous les matins. Au beau milieu de l’hiver, le facteur sonne à la porte pour livrer un colis. Ce facteur, fort civil au demeurant, a pour politique d’attendre un maximum de trois secondes sur le seuil, avant de repartir avec le colis. Trois secondes, c’est justement le temps qu’il me faut pour parcourir, au pas de course, la distance séparant mon bureau du facteur. Or, au moment même où je passe dans l’entrée du couloir, voilà-t-y pas que cette maudite solive, insensiblement décalée par le chat de ma femme au fil des jours, déboule de sa paisible niche pour tomber sur mon crâne, mon nez et ma joue, avec tout le fracas dont les solives de bois dur sont capables. Ne sachant plus où je me trouve, ayant même oublié qui je suis, je continue néanmoins à marcher, d’un pas légèrement ralenti, jusqu’au but que je m’étais initialement fixé. Le facteur me dévisage d’un air soupçonneux, et me remet le précieux colis, destiné à ma femme (probablement des vêtements pour le bébé). Quelques minutes plus tard, après avoir retrouvé la mémoire et compté toutes mes dents, je ne peux m’empêcher de ricaner, non sans lancinement, de cette mésaventure. Plus les circonstances du désastre sont improbables, plus l’incident prête à rire. Le soir même, d’ailleurs, rebelote. Le bébé, confortablement assis sur mes genoux, et ignorant même ce que sont une solive, un facteur et un nez fendu, s’escrime après sa chaussette, dont il veut se débarrasser avant d’aller prendre son bain. Lorsque la saprée chaussette cède enfin, je reçois le poing du bébé en plein sur mon museau meurtri. Tordant! Le bébé, guidé par un instinct infaillible, se marre encore plus que moi. Comme le faisait remarquer Rabelais, le rire est le propre de l’homme!

Il y a quelques années, nous projetions, un collègue et moi, le mythique film Johnny Guitar (Nicholas Ray, 1954) devant une classe d’étudiants en sciences sociales. Lorsque l’humble et fidèle serviteur de l’héroïne se fait souffleter à l’improviste par un des fiers-à-bras du parti adverse, la plupart de nos jeunes spectateurs, notamment les garçons, éclatent d’un rire franc et spontané. Mon collègue les sermonne vertement, en riant lui-même sous cape.

Conclusion temporaire : l’homo sapiens est doté d’une capacité innée à rire de tout autre homo sapiens qui se casse la figure. Le rire est fondamentalement moqueur. Le rire le plus sain consiste sans doute à se moquer de soi-même, quand, par exemple, on vient de se cogner contre un réverbère, tandis qu’on regardait une jolie fille sur le trottoir d’en face (il s’agit d’ailleurs d’une méthode de drague quelque peu dangereuse, mais parfois efficace).

Sujet classique de rédaction au collège : « Le rire est le propre de l’homme », disait Rabelais. Commentez en proposant des arguments (3-4 pages).

NB. Le sujet précédent sera remplacé, suite à la réforme scolaire “visant à réduire les inégalités sociales” (principe anciennement appelé “nivellement par le bas”) par le sujet suivant : J’invite des amis à mon anniversaire, je reçois plein de cadeaux et on s’amuse beaucoup. Dites tout ce qui vous passe par la tête (10-15 lignes).

Comme Henri Bergson l’a si bien démontré (Le rire, 1900), l’homme n’est pas tant le sujet que l’objet du rire. Ceux qui se posent des questions sur les limites de l’humour (faut-il fermer le caquet de Charlie Hebdo, Dieudonné, et autres blasphémateurs?) feraient bien de relire ce génial classique au lieu de s’évertuer à réinventer la roue. L’homme est le seul animal apte à rire, Rabelais a raison sur ce point, mais, ce qui est encore plus fondamental, c’est qu’on ne peut rire que de l’homme, de sa gaucherie, de sa bêtise et de ses mésaventures, comme nous le démontre Bergson. Même lorsqu’on rit des grimaces d’un singe ou des jappements d’un caniche, c’est encore parce qu’ils nous rappellent le prof de math ou le pion de la cantine.

Bergson explique également que le rire est un pur phénomène de l’intelligence. Lorsque l’émotion prend le dessus sur la raison, on ne rit plus. C’est pourquoi les fanatiques ne rient guère. Cependant, pour les gens normaux, l’émotion est une faiblesse évanescente, c’est pourquoi, avec un peu de recul, rares sont les quidams qui ne finissent pas par rire de leurs malheurs passés. Avec le temps, telle ou telle circonstance dramatique d’un voyage (manquer un avion, perdre une valise, se faire boucler par un douanier, etc.), par exemple, deviendra immanquablement un sujet d’hilarité pour les intéressés et leurs compagnons.

Faut-il imposer des limites au rire? À première vue, cela peut sembler absurde, de la même façon qu’on ne peut imposer des limites à l’abolition de la peine de mort. Quelqu’un qui se définit comme étant opposé à la peine de mort, sauf dans des cas particuliers (pédophile/tueur à gages/traitre/évadé fiscal/voleur de pain dur/etc. — rayer les mentions inutiles) est, dans les faits, favorable à la peine de mort. Car celle-ci ne peut justement s’appliquer, en toute logique, qu’à des cas particuliers, et non à tous les criminels.

Ce qui est drôle, ou susceptible de l’être, dépend uniquement de la nature humaine et non des caprices du législateur. On ne rit pas de tout, on rit seulement de ce qui est drôle. Ce qui est drôle, comme nous l’avons déjà vu, c’est soit le bonhomme qui glisse sur une peau de banane, soit le prétentieux qui se fait filouter par un Scapin. Et ce qui neutralise le rire, c’est uniquement l’émotion. Or l’émotion est non seulement variable d’un individu à l’autre, mais elle est trop changeante et capricieuse pour constituer une norme sociale.

Alors, peut-on rire des malheurs des hommes (ou de soi-même), de leurs croyances, de leurs superstitions, de leur naïveté? Rien ne nous y oblige, mais pourquoi en priver le reste de la société? De quoi voulez-vous que les hommes rient si ce n’est des autres hommes?

Toutefois, ce n’est pas parce que le rire constitue un mécanisme inné de la nature humaine qu’il ne doit en aucun cas être encadré. Car, tout comme l’homme rit d’un personnage de dessin animé déboulant d’une falaise, grâce à la distanciation que lui permet son intelligence, il pourrait user de cette même distanciation envers un véritable animal, ou envers un homme en chair et en os. Ainsi, il nous est arrivé de voir un enfant s’amusant à battre un vieux canasson, sous les encouragements de ses camarades hilares. Faire un croche-pied à un vieillard pouilleux peut même susciter le rire des spectateurs lorsque ceux-ci ont établi une distanciation suffisante. Il suffit en somme de considérer la victime comme un pur étranger à son propre univers (comme un homme “non-humain”) pour que l’émotion, ce gâte-sauce du rire, soit neutralisée. La plèbe romaine devait sûrement se bidonner lorsqu’un chrétien se faisait bouffer par un lion (certains de nos coupables lecteurs sont peut-être même en train de sourire à cette évocation!).

Devant le genre de situations pour le moins navrantes que nous venons d’évoquer, la solution n’est certainement pas d’encadrer socialement le droit de rire, selon des règles qui seront de toute façon arbitraires. La solution consiste à humaniser le persécuteur plutôt qu’à le contraindre. Il s’agit d’ailleurs d’un des buts de l’éducation, qui transforme l’enfant, parfois cruel, en adulte plus sensible à son entourage. Il est rare de voir des adultes s’amuser à attacher des casseroles après la queue d’un chien, et ceux qui le feraient seraient aussitôt considérés comme des arriérés mentaux par les autres adultes.

Alors, peut-on rire de tout? Certes, car le rire est humain, et ceux qui ne trouvent pas ça drôle n’ont qu’à aller voir ailleurs. Cependant, la bonté fait aussi partie des qualités humaines, et elle seule peut, de son propre chef, encadrer le rire. Contrairement au rire, qui est essentiellement inné, la bonté a toutefois besoin d’être cultivée. Voilà, pour nos censeurs pisse-froid, une plus noble mission que la chasse au blasphème.